Le POP vaudois et ses partenaires d’AGT sont divisés sur ce sujet complexe, qui a des composantes financières, juridiques, urbanistiques, esthétiques, etc. Un référendum a été lancé, et avec lui le débat public. Les arguments des partisans et des opposants doivent être étudiés sans passions excessives, afin d’éviter que ce débat ne tombe dans la polémique de bas étage. A cet égard, la (coûteuse) page publicitaire achetée par le Comité référendaire à 24 Heures rappelle fâcheusement le style racoleur de certain parti politique dans des campagnes récentes…
Constatons d’abord que le comité référendaire, ainsi que la constellation des opposants qui n’ont font pas directement partie, ont une composition hétérogène et poursuivent des buts différents. Cette mouvance regroupe des gens de gauche comme de droite, des écologistes, d’éminentes personnalités du monde de la culture, mais aussi des «anorexiques culturels» (comme l’exprimait si bien un député UDC…) Surtout, elle rassemble trois catégories d’opposants:
1.Les opposants à tout nouveau Musée des Beaux-Arts (nmba), voire à tout soutien à l’art en général, ainsi que les partisans d’une politique de strictes économies budgétaires, notamment en matière culturelle (les mêmes milieux qui jugent au fond l’art inutile). Remarquons que ces milieux n’avancent pas toujours à visage découvert: ils camouflent parfois leurs véritables intentions derrière le paravent du refus de l’implantation à Bellerive. Ils n’hésiteront pas à surfer sur la vague populiste: «la culture on n’y comprend rien, c’est pour les intellos», ni à mettre en avant l’opposition stérile et absurde entre investissements culturels et sportifs, entre culture soi-disant «élitaire» et manifestations populaires comme le Luna Park, etc.
2.Les personnes favorables à un nouveau Musée des Beaux-Arts, mais hostiles à son implantation sur le site de Bellerive et critiques envers l’aspect esthétique du projet; elles avancent des arguments écologiques et liés à une conception de la vie sociale qui devrait, selon elles, se concentrer dans le centre-ville. Ces préoccupations sont bien sûr légitimes.
3.Les personnes favorables à un nmba, mais sous une forme juridique différente, laissant moins de place aux privés (les opposants se regroupant sous 2 et 3 pouvant être les mêmes).
Dans les milieux de gauche, on sent – même si c’est rarement dit expressis verbis – une méfiance, voire une hostilité envers la culture «institutionnelle» …entendez «bourgeoise» (dont relèveraient les œuvres présentées dans le futur nmba), par rapport à une culture autre, marginale ou alternative. Cette distinction est artificielle: elle relève d’abord inconsciemment d’un certain esprit «Révolution culturelle chinoise» (haro sur les œuvres d’art classiques, non «prolétariennes»!) On remarquera par ailleurs que les tenants d’une politique de strictes économies budgétaires et de non-soutien à la culture sont indifférents ou hostiles et aux formes «classiques» (CoBra, l’abstraction, l’art conceptuel?) et aux tendances alternatives de l’art. Ces dernières ont également été soutenues par les pouvoirs publics, comme le prouvent l’existence et le succès du Musée de l’Art Brut.
On peut certes discuter de l’emplacement, soit de l’intégration urbanistique du Musée. Encore faut-il jouer franc jeu! La «solution Rumine» comme soi-disant alternative ne doit pas être une simple manœuvre pour torpiller le projet de Bellerive, et en réalité tout nmba pendant cinquante ans!
J’avoue qu’un musée au centre-ville avait aussi initialement ma préférence, s’il s’était avéré techniquement réalisable. A-t-on vraiment étudié à fond l’idée d’un musée sis dans l’ancien Crédit foncier à Chauderon, qui avait été soutenue notamment, en son temps, par André Gavillet? Quant au Palais de Rumine, que les modernistes vouaient jadis aux gémonies mais que l’on ressort tout à coup du placard comme une solution-miracle, est-il vraiment le lieu le plus adéquat? Ce bâtiment néo-florentino-classique pompeux, célèbre pour ses espaces difficilement utilisables et sa place perdue, constitue l’exemple même d’un espace culturel «bourgeois», temple de la Culture à laquelle on accède par d’interminables escaliers monumentaux dissuasifs. Certes, cet édifice est le témoin d’une époque, il a sa place dans le paysage architectural lausannois. Mais est-ce avec un tel musée que l’on espère ouvrir le plus grand nombre aux arts, et rendre ceux-ci populaires, dans le meilleur sens du terme (ce qui devrait constituer pour le POP et AGT un argument décisif)? Au contraire, un espace moderne, aéré, physiquement et psychologiquement accessible, et de surcroît intégré dans un beau cadre naturel, a beaucoup plus de chances d’amener à l’art un nouveau public, peu habitué à fréquenter les musées, voire intimidé par eux. Même s’il s’agit d’une Fondation privée, et si certains esprits élitistes font la fine bouche face à sa programmation, l’espace Gianadda à Martigny et l’immense succès populaire de ses expositions sont là pour en témoigner. En revanche, le réaménagement des espaces intérieurs du Palais de Rumine et sa réaffectation, tant à une BCU agrandie qu’à un espace dévolu aux sciences de la vie centré sur les riches collections d’un musée zoologique qui attire déjà un nombreux public fidèle, voilà qui paraît être une solution tout à fait intéressante, et pour utiliser à bon escient ce bâtiment, et pour redynamiser – si besoin est – le centre-ville.
Venons-en à Bellerive. On ne saurait, selon certains, toucher aux sites lacustres. Ce point de vue me paraît relever d’une sacralisation des bords du lac. Oui, il faut défendre avec force les plages publiques, les sentiers riverains, les espaces naturels accessibles à tous (les rares, hélas, qui demeurent et qui n’ont pas été privatisés), les quais, etc. Oui, il faut lutter, surtout aux abords du lac, contre le bétonnage, les constructions démesurées ou sans souci esthétique, à l’instar de l’affreuse tour qui s’érige, seule dans le ciel, et défigure Montreux! Mais tous les bords du lac ne sauraient être figés par un idéal rousseauiste mythique. L’environnement immédiat du lieu prévu pour le nmba n’a rien de bucolique: une gravière, un chantier naval de la CGN, un espace parking nu… Cet espace situé entre le port de plaisance et les bains de Bellerive doit-il, sous sa forme actuelle, être préservé à tout prix? Y a-t-il crime à y implanter un bâtiment moderne?
Quant à l’architecture même du projet, elle doit certes être peaufinée, voire améliorée. Il faudra y veiller, rester vigilants, sans tomber dans la dénonciation facile du «cube de béton», tel qu’il est présenté dans le photo-montage fort discutable mis en avant par le Comité référendaire pour attirer les signatures! Mais dans tous les cas, il est faux de dire que, par définition, un bâtiment dénaturerait les bords du lac. La rotonde et le vestiaire-solarium de Bellerive inauguré en 1937, le bâtiment Nestlé à Vevey, telle villa de Le Corbusier sur la Riviera, etc. non seulement s’inscrivent parfaitement dans le cadre naturel, mais en renforcent l’attrait. Il s’opère en effet une dialectique entre nature et culture, entre paysage et intervention architecturale de l’homme.
Sur le plan pratique, le site retenu possède à la fois des possibilités de parcage et des transports en commun. Il ne contribuerait pas à un engorgement supplémentaire du centre-ville. A pied, quelques minutes de balade agréable suffiront pour se rendre du métro M2 au nmba. Par ailleurs, l’implantation un peu excentrée d’un ensemble de musées n’a rien d’exceptionnel (par exemple à Berlin-Dahlhem).
L’argument le plus pertinent de certains opposants concerne le statut juridique du nmba. Certes, il eût été préférable que le futur musée soit à 100% une structure publique, sans droit de regard des collectionneurs privés, comme ce sera le cas dans une fondation de droit public, et que l’on parle de legs définitifs plutôt que de dépôts. Mais ne rêvons pas! Lausanne n’a pas bénéficié de la présence de donations prestigieuses comme Zurich, Bâle ou Winterthour. La solution proposée – même imparfaite – permettrait de faire bénéficier le public de collections d’une valeur exceptionnelle (non financière mais artistique s’entend!), comme la collection Planque. Certes, il conviendra de rester vigilants, pour éviter une privatisation à outrance du nmba. On en est loin, me semble-t-il, même si d’aucuns peignent le diable sur la muraille.
Bien que cette considération ne soit pas à mes yeux prioritaire, on ne saurait balayer du revers de la main les incidences du nmba sur l’économie lausannoise. Pour la capitale vaudoise et sa région, le tourisme joue un rôle capital. Pour m’en tenir aux plaisirs esthétiques visuels, cette nouvelle offre culturelle – s’ajoutant à la Cathédrale, au Musée de l’Art brut, au Musée historique, à la Fondation de l’Hermitage, au Musée olympique, etc., dont la moitié sont déjà «excentrés» – aurait un impact non négligeable.
Venons-en à l’essentiel: l’immense apport culturel que représenterait la création du nmba, tant par ses collections propres, très riches (comme l’ont prouvé récemment des expositions successives) mais quasi impossibles à mettre en cimaises dans les conditions actuelles. Quel intérêt pour le public ont des œuvres qui dorment dans des caves? Lausanne et le canton de Vaud peuvent se targuer d’une offre culturelle remarquable dans plusieurs domaines: musique classique et jazz, art lyrique, théâtre, danse, cinéma (notamment avec la Cinémathèque suisse). Malgré l’existence de collections de valeur mises à la disposition du public (comme la Fondation Kokoschka déposée au Musée Jenisch de Vevey), les arts visuels restent un peu le parent pauvre. Le nmba changerait la donne. De surcroît, on sait que la présence dans un musée d’œuvres reconnues par leur qualité sur le plan international sert de monnaie d’échange: elle permet d’obtenir le prêt d’autres œuvres, sises en Suisse ou à l’étranger, et donc l’organisation d’expositions temporaires qui renforceraient considérablement l’attrait du nmba.
Refuser le nmba, ou le faire capoter par le refus de son implantation à Bellerive, c’est à coup sûr priver la population d’un accès à des chefs-d’œuvre de l’art visuel, formant un ensemble cohérent, et cela au nom de dogmatismes juridique ou environnemental, voire de préjugés esthétiques.
Au nom d’un véritable souci de culture populaire au sens le plus noble du terme, je militerai donc en faveur de la construction d’un nouveau Musée des Beaux-Arts intégré dans le cadre à la fois reposant et enchanteur du paysage lacustre!
Grandvaux, 17 juin 2008
Pierre Jeanneret,
enseignant au Gymnase retraité
Dr ès Lettres, historien
critique d’art à Gauchebdo
membre du POP vaudois