Présence polonaise à Chexbres

December 23rd, 2009

La Maison des Arts consacre une exposition à Jozef Czapski (1896-1990) et à son entourage. Né à Lvov dans une famille aristocratique, il fait la guerre de 1914-18 puis la guerre russo-polonaise de 1920. Peintre, il fonde ensuite avec ses amis, dans la Ville-Lumière, le Komitet Pariski qui réunit les Kapistes, un cercle d’artistes polonais inspirés par Cézanne, Van Gogh, les Fauves et le cubisme1. Mais l’histoire tragique du XXe siècle le rattrape. En 1939, il rejoint l’armée polonaise qui tente de résister à l’invasion allemande. Fait prisonnier par les Russes (en vertu du protocole secret de partage de la Pologne qui accompagne le traité Ribbentrop-Molotov), il est l’un des quelque septante officiers qui échappent au massacre de Katyn, longtemps attribué par la propagande aux nazis, mais en réalité l’œuvre du NKVD. Staline voulait éliminer les élites polonaises pour faciliter la soviétisation du pays après la guerre. Mikhaïl Gorbatchev reconnaîtra en 1990 ce crime de guerre. Mandaté en 1941 par le gouvernement polonais en exil pour enquêter sur la disparition des officiers, Czapski est l’un des premiers à être convaincu de la responsabilité des Soviétiques. Puis il traverse l’Iran, l’Irak, la Palestine, l’Egypte et l’Italie avec les unités polonaises du général Anders qui combattent l’Allemagne. Après 1945 il s’installe définitivement à Paris et participe au mensuel Kultura, qui rassemble les Polonais en exil. Ses œuvres picturales de l’entre-deux-guerres ayant presque toutes été détruites pendant le conflit, il entame une seconde vie d’artiste. La Maison des Arts – à côté de la chambre-atelier de Czapski méticuleusement reconstituée – présente un échantillon de ses toiles. Ses natures mortes et paysages aux cadrages souvent insolites, comme figés dans le temps, allient le réalisme et une sorte d’étrangeté. Son goût des intérieurs et des espaces clos révèle clairement l’influence de Bonnard et Vuillard. Jean-Louis Kuffer a dit justement de lui qu’il est «un peintre de l’essentiel». Egalement penseur et écrivain, Czapski a laissé plusieurs ouvrages importants, dont Terre inhumaine, où il évoque son vécu des années sombres de la Deuxième Guerre mondiale, et Proust contre la déchéance, qui reprend ses causeries faites au camp de prisonniers de Griazowiets. Le visiteur trouvera en vente à Chexbres un choix de ses œuvres et celles d’autres auteurs polonais, presque tous publiées en français par L’Age d’Homme ou les éditions Noir sur blanc.
A l’occasion de cette exposition liée aux 90 ans des relations diplomatiques entre la Suisse et la Pologne (1919-2009), les espaces de la Maison des Arts se sont également ouverts à quatre artistes polonais amis de Czapski et peu connus du public occidental. Ils ont eu des fonctions d’enseignement dans les écoles des Beaux-Arts de la Pologne socialiste, plus ouverte à la création contemporaine que ne le fut l’URSS. Mettons en évidence les superbes travaux en verre coloré, bi- ou tridimensionnels, de Tomasz Laczynski, né en 1952. De Stanislas Rodzinski, né lui en 1940, un crucifix pathétique, véritable cri pictural en rouge et noir. A travers une cinquantaine d’œuvres de Jozef Czapski lui-même et d’artistes plus jeunes, l’exposition constitue donc une occasion, trop rare en Suisse, de découvrir la création des artistes polonais.

Pierre Jeanneret

«Joseph Czapski “vers soi et vers le monde”», Maison des Arts, Chexbres, jusqu’au 3 janvier 2010, du mercredi au vendredi de 15 h à 19 h, samedi et dimanche de 15 h à 18 h (entrée libre).

«En gravissant les échelons de la liberté»

May 7th, 2009

Les beaux espaces de la Maison des Arts, sis à l’arrivée de la Corniche, ont été ouverts à l’œuvre graphique et picturale de Jean-Marc Besson. Cet artiste tout juste septuagénaire s’est déjà fait connaître par de nombreuses expositions depuis 1962. Il a opté pour un art résolument réaliste, voire naturaliste. A côté de thèmes animaliers, de paysages épurés (un beau Yellowstone) inspirés par ses nombreux voyages, ou encore d’«étalages», colorés et décoratifs, de fruits et légumes, on sera surtout sensible à son œuvre récente centrée sur le corps humain. Voici des personnages stylisés au torse nu puissant, qui font songer aux Esclaves de Michel-Ange. Mis en mouvement, en situation, ils sont souvent associés aux concepts de l’ascension et de l’entraide, comme le suggèrent la main tendue ou le titre Courte échelle. Une série de tableaux représentent des foules d’hommes de notre temps (jeans, T-shirt), portant torches et drapeaux rouges ou noirs et montant à l’assaut d’obstacles, de barricades. Révolution? Franchissement des obstacles, des murs (Berlin, Israël-Palestine, Irlande catholique et protestante) qui séparent les peuples? L’artiste laisse ouvert le champ de nos interprétations. En prise sur les problèmes du monde contemporain, il réalise une peinture sociale et politique, au sens large, sans tomber dans les pièges du réalisme socialiste pompier. A contre-courant des modes, son œuvre nous interpelle.

Pierre Jeanneret

Maison des Arts, Chexbres, mercredi-vendredi 15 h – 19 h, samedi-dimanche 15 h – 18 h, jusqu’au 24 mai.

OGM: lettre à l’OFEV

January 22nd, 2009

Les riverains de Pully, soutenus par le POP Lavaux-Oron ainsi que par de nombreuses autres associations et partis ont écrit une lettre à l’OFEV, dans le cadre de la mise en œuvre des expérimentations OGM devant débuter à Pully au printemps 2009.

Voir la lettre [.PDF]

OGM: le tribunal administratif fédéral déboute les opposants

November 13th, 2008

*** Communiqué de presse du POP Lavaux-Oron ***

Pully, le 13 novembre 2008

Madame, Monsieur,

Le POP Lavaux-Oron a pris connaissance de la décision du Tribunal administratif fédéral d’autoriser les disséminations expérimentales de blé OGM à Pully (centre du Caudoz), à la suite du recours déposé par un collectif de riverains soutenus par notre parti.

Nous condamnons cette décision: procéder à des disséminations de matériel OGM en plein champ, en l’état actuel des connaissances scientifiques, est irresponsable et coupable. Le POP Lavaux-Oron n’est ni contre la recherche, ni contre la science. En matière d’OGM, nous admettons l’expérimentation en milieu confiné, conformément à la loi sur le génie génétique. Mais nous ne saurions accorder un blanc-seing à des apprentis-sorciers.

Au niveau des mesures de sécurité, la distance de 300m prévue jusqu’au prochain champ cultivé est insuffisante: des contaminations ont déjà pu être observées sur des distances de plusieurs km dans le cas de pollen de maïs (http://www.lesechos.fr/info/metiers/4675815.htm). Les contaminations sont par ailleurs irréversibles, et menacent la biodiversité.

Au-delà des aspects de biosécurité, les OGM soulèvent d’autres interrogations, totalement évacuées du débat actuel. Les questions sont d’abord économiques: quel est le modèle d’agriculture promu par la culture d’OGM ? L’expérience accumulée dans les pays du sud l’illustre sans ambiguïté: le modèle OGM est un modèle de domination de l’agriculture traditionnelle par quelques multinationales de l’agrochimique (Monsanto, Syngenta …). Le marché se chiffre en centaines de milliards de dollars.

Cette agriculture intensive, bien loin d’être plus écologique, augmente au contraire l’utilisation de pesticides et fongicides. Le désastre sanitaire du « Roundup » dont les champs de Soja OGM sont arrosés n’en est que l’exemple le plus frappant. Se pose également la question des brevets: breveter des organismes vivants correspond à une mainmise capitaliste de ces mêmes entreprises sur le patrimoine commun. Les brevets forcent les paysans qui ont utilisé cette technologie à payer des royalties: nous ne pouvons l’accepter.

Nous dénonçons également le volet « sociologique » du programme de recherche (PMR59), dont le but avoué est de trouver des technologies de marketing visant à maximiser l’acceptation des OGM auprès de la population suisse. Nous dénonçons enfin les liens existant entre le Prof. Wilhelm Gruissem de l’EPFZ - l’un des responsable du « consortium blé » - et des firmes telles que Monsanto, pour lesquelles ce Professeur a travaillé comme consultant (http://www.pb.ethz.ch/people/wgruisse). Nous exprimons des doutes extrêmement sérieux sur l’indépendance et l’objectivité des recherches qui seront menées à Pully.

En votant en 2005 le moratoire contre l’utilisation d’OGM dans l’agriculture et l’alimentation, le peuple suisse a donné un signal très clair: il ne veut des OGM ni dans les assiettes, ni dans les champs. C’est pourtant en plein air, contre le principe de précaution le plus élémentaire, que les expérimentations prévues à Pully vont se dérouler. Il faut aujourd’hui aller plus loin, et légiférer de manière plus restrictive: le POP luttera pour l’ajout dans la Constitution vaudoise du principe d’interdiction de la culture et de la commercialisation d’OGM utilisés dans l’alimentation humaine ou animale sur le territoire cantonal. Nous exigeons également que le moratoire soit reconduit aussi longtemps qu’il subsistera le moindre doute sur la dangerosité des OGM, pour la santé comme pour la biodiversité, à court terme comme à long terme.

En excluant tout recours à la violence, le POP Lavaux-Oron étudiera, avec les riverains et les opposants, toutes les opportunités d’opposition à la dissémination d’OGM à Pully, et envisage l’éventualité d’un recours au Tribunal fédéral.
La résistance légitime se poursuit.

Presse monopolistique: voilà le résultat!

September 4th, 2008

Tous les ménages de l’espace géographique Lausanne-Lavaux-Riviera reçoivent gratuitement Le Régional, un journal plutôt sympathique. Sans doute son contenu est-il très inégal, allant de l’apologie des «médecines» dites naturelles et des vertus de l’eau fraîche pour guérir le cancer à des articles intéressants sur la vie économique, politique, sociale et culturelle de la région. Surtout, une page originale – et rare – y était dévolue aux «Billets politiques» des partis. C’était un mini-Hyde Park, un espace de débat et de saine confrontation démocratique, surtout pour les petites formations ne disposant guère de moyens financiers ni de relais pour faire passer leurs idées. Etait, car cet espace vient d’être supprimé (en tout cas de la version papier, la plus populaire, la politique partisane étant désormais reléguée au site Internet)! La cause en est l’entrée d’Edipresse, dont les objectifs journalistiques sont surtout financiers, dans le capital du Régional… Il semble que cette décision commence à soulever un tollé et que, pour une fois, tous les partis politiques, de la gauche à la droite, soient d’accord pour la déplorer. Certes, des lettres de lecteurs, éventuellement à contenu politique, pourront continuer à être publiées. Mais cette conception individualiste, atomisée, de la vie publique ne saurait remplacer les «Billets» des mouvements structurés et organisés que sont les partis. C’est un pas de plus vers la «pensée unique» que nous inflige un groupe de presse quasi monopolistique. Et venez vous plaindre, après cela, du désintérêt croissant des citoyen-ne-s pour la chose publique!

Pierre Jeanneret,
au nom de la section POP Lavaux-Oron

Pour un nouveau Musée des Beaux-Arts (nmba) à Bellerive!

June 18th, 2008

Le POP vaudois et ses partenaires d’AGT sont divisés sur ce sujet complexe, qui a des composantes financières, juridiques, urbanistiques, esthétiques, etc. Un référendum a été lancé, et avec lui le débat public. Les arguments des partisans et des opposants doivent être étudiés sans passions excessives, afin d’éviter que ce débat ne tombe dans la polémique de bas étage. A cet égard, la (coûteuse) page publicitaire achetée par le Comité référendaire à 24 Heures rappelle fâcheusement le style racoleur de certain parti politique dans des campagnes récentes…

Constatons d’abord que le comité référendaire, ainsi que la constellation des opposants qui n’ont font pas directement partie, ont une composition hétérogène et poursuivent des buts différents. Cette mouvance regroupe des gens de gauche comme de droite, des écologistes, d’éminentes personnalités du monde de la culture, mais aussi des «anorexiques culturels» (comme l’exprimait si bien un député UDC…) Surtout, elle rassemble trois catégories d’opposants:
1.Les opposants à tout nouveau Musée des Beaux-Arts (nmba), voire à tout soutien à l’art en général, ainsi que les partisans d’une politique de strictes économies budgétaires, notamment en matière culturelle (les mêmes milieux qui jugent au fond l’art inutile). Remarquons que ces milieux n’avancent pas toujours à visage découvert: ils camouflent parfois leurs véritables intentions derrière le paravent du refus de l’implantation à Bellerive. Ils n’hésiteront pas à surfer sur la vague populiste: «la culture on n’y comprend rien, c’est pour les intellos», ni à mettre en avant l’opposition stérile et absurde entre investissements culturels et sportifs, entre culture soi-disant «élitaire» et manifestations populaires comme le Luna Park, etc.
2.Les personnes favorables à un nouveau Musée des Beaux-Arts, mais hostiles à son implantation sur le site de Bellerive et critiques envers l’aspect esthétique du projet; elles avancent des arguments écologiques et liés à une conception de la vie sociale qui devrait, selon elles, se concentrer dans le centre-ville. Ces préoccupations sont bien sûr légitimes.
3.Les personnes favorables à un nmba, mais sous une forme juridique différente, laissant moins de place aux privés (les opposants se regroupant sous 2 et 3 pouvant être les mêmes).

Dans les milieux de gauche, on sent – même si c’est rarement dit expressis verbis – une méfiance, voire une hostilité envers la culture «institutionnelle» …entendez «bourgeoise» (dont relèveraient les œuvres présentées dans le futur nmba), par rapport à une culture autre, marginale ou alternative. Cette distinction est artificielle: elle relève d’abord inconsciemment d’un certain esprit «Révolution culturelle chinoise» (haro sur les œuvres d’art classiques, non «prolétariennes»!) On remarquera par ailleurs que les tenants d’une politique de strictes économies budgétaires et de non-soutien à la culture sont indifférents ou hostiles et aux formes «classiques» (CoBra, l’abstraction, l’art conceptuel?) et aux tendances alternatives de l’art. Ces dernières ont également été soutenues par les pouvoirs publics, comme le prouvent l’existence et le succès du Musée de l’Art Brut.

On peut certes discuter de l’emplacement, soit de l’intégration urbanistique du Musée. Encore faut-il jouer franc jeu! La «solution Rumine» comme soi-disant alternative ne doit pas être une simple manœuvre pour torpiller le projet de Bellerive, et en réalité tout nmba pendant cinquante ans!
J’avoue qu’un musée au centre-ville avait aussi initialement ma préférence, s’il s’était avéré techniquement réalisable. A-t-on vraiment étudié à fond l’idée d’un musée sis dans l’ancien Crédit foncier à Chauderon, qui avait été soutenue notamment, en son temps, par André Gavillet? Quant au Palais de Rumine, que les modernistes vouaient jadis aux gémonies mais que l’on ressort tout à coup du placard comme une solution-miracle, est-il vraiment le lieu le plus adéquat? Ce bâtiment néo-florentino-classique pompeux, célèbre pour ses espaces difficilement utilisables et sa place perdue, constitue l’exemple même d’un espace culturel «bourgeois», temple de la Culture à laquelle on accède par d’interminables escaliers monumentaux dissuasifs. Certes, cet édifice est le témoin d’une époque, il a sa place dans le paysage architectural lausannois. Mais est-ce avec un tel musée que l’on espère ouvrir le plus grand nombre aux arts, et rendre ceux-ci populaires, dans le meilleur sens du terme (ce qui devrait constituer pour le POP et AGT un argument décisif)? Au contraire, un espace moderne, aéré, physiquement et psychologiquement accessible, et de surcroît intégré dans un beau cadre naturel, a beaucoup plus de chances d’amener à l’art un nouveau public, peu habitué à fréquenter les musées, voire intimidé par eux. Même s’il s’agit d’une Fondation privée, et si certains esprits élitistes font la fine bouche face à sa programmation, l’espace Gianadda à Martigny et l’immense succès populaire de ses expositions sont là pour en témoigner. En revanche, le réaménagement des espaces intérieurs du Palais de Rumine et sa réaffectation, tant à une BCU agrandie qu’à un espace dévolu aux sciences de la vie centré sur les riches collections d’un musée zoologique qui attire déjà un nombreux public fidèle, voilà qui paraît être une solution tout à fait intéressante, et pour utiliser à bon escient ce bâtiment, et pour redynamiser – si besoin est – le centre-ville.

Venons-en à Bellerive. On ne saurait, selon certains, toucher aux sites lacustres. Ce point de vue me paraît relever d’une sacralisation des bords du lac. Oui, il faut défendre avec force les plages publiques, les sentiers riverains, les espaces naturels accessibles à tous (les rares, hélas, qui demeurent et qui n’ont pas été privatisés), les quais, etc. Oui, il faut lutter, surtout aux abords du lac, contre le bétonnage, les constructions démesurées ou sans souci esthétique, à l’instar de l’affreuse tour qui s’érige, seule dans le ciel, et défigure Montreux! Mais tous les bords du lac ne sauraient être figés par un idéal rousseauiste mythique. L’environnement immédiat du lieu prévu pour le nmba n’a rien de bucolique: une gravière, un chantier naval de la CGN, un espace parking nu… Cet espace situé entre le port de plaisance et les bains de Bellerive doit-il, sous sa forme actuelle, être préservé à tout prix? Y a-t-il crime à y implanter un bâtiment moderne?
Quant à l’architecture même du projet, elle doit certes être peaufinée, voire améliorée. Il faudra y veiller, rester vigilants, sans tomber dans la dénonciation facile du «cube de béton», tel qu’il est présenté dans le photo-montage fort discutable mis en avant par le Comité référendaire pour attirer les signatures! Mais dans tous les cas, il est faux de dire que, par définition, un bâtiment dénaturerait les bords du lac. La rotonde et le vestiaire-solarium de Bellerive inauguré en 1937, le bâtiment Nestlé à Vevey, telle villa de Le Corbusier sur la Riviera, etc. non seulement s’inscrivent parfaitement dans le cadre naturel, mais en renforcent l’attrait. Il s’opère en effet une dialectique entre nature et culture, entre paysage et intervention architecturale de l’homme.

Sur le plan pratique, le site retenu possède à la fois des possibilités de parcage et des transports en commun. Il ne contribuerait pas à un engorgement supplémentaire du centre-ville. A pied, quelques minutes de balade agréable suffiront pour se rendre du métro M2 au nmba. Par ailleurs, l’implantation un peu excentrée d’un ensemble de musées n’a rien d’exceptionnel (par exemple à Berlin-Dahlhem).

L’argument le plus pertinent de certains opposants concerne le statut juridique du nmba. Certes, il eût été préférable que le futur musée soit à 100% une structure publique, sans droit de regard des collectionneurs privés, comme ce sera le cas dans une fondation de droit public, et que l’on parle de legs définitifs plutôt que de dépôts. Mais ne rêvons pas! Lausanne n’a pas bénéficié de la présence de donations prestigieuses comme Zurich, Bâle ou Winterthour. La solution proposée – même imparfaite – permettrait de faire bénéficier le public de collections d’une valeur exceptionnelle (non financière mais artistique s’entend!), comme la collection Planque. Certes, il conviendra de rester vigilants, pour éviter une privatisation à outrance du nmba. On en est loin, me semble-t-il, même si d’aucuns peignent le diable sur la muraille.

Bien que cette considération ne soit pas à mes yeux prioritaire, on ne saurait balayer du revers de la main les incidences du nmba sur l’économie lausannoise. Pour la capitale vaudoise et sa région, le tourisme joue un rôle capital. Pour m’en tenir aux plaisirs esthétiques visuels, cette nouvelle offre culturelle – s’ajoutant à la Cathédrale, au Musée de l’Art brut, au Musée historique, à la Fondation de l’Hermitage, au Musée olympique, etc., dont la moitié sont déjà «excentrés» – aurait un impact non négligeable.

Venons-en à l’essentiel: l’immense apport culturel que représenterait la création du nmba, tant par ses collections propres, très riches (comme l’ont prouvé récemment des expositions successives) mais quasi impossibles à mettre en cimaises dans les conditions actuelles. Quel intérêt pour le public ont des œuvres qui dorment dans des caves? Lausanne et le canton de Vaud peuvent se targuer d’une offre culturelle remarquable dans plusieurs domaines: musique classique et jazz, art lyrique, théâtre, danse, cinéma (notamment avec la Cinémathèque suisse). Malgré l’existence de collections de valeur mises à la disposition du public (comme la Fondation Kokoschka déposée au Musée Jenisch de Vevey), les arts visuels restent un peu le parent pauvre. Le nmba changerait la donne. De surcroît, on sait que la présence dans un musée d’œuvres reconnues par leur qualité sur le plan international sert de monnaie d’échange: elle permet d’obtenir le prêt d’autres œuvres, sises en Suisse ou à l’étranger, et donc l’organisation d’expositions temporaires qui renforceraient considérablement l’attrait du nmba.

Refuser le nmba, ou le faire capoter par le refus de son implantation à Bellerive, c’est à coup sûr priver la population d’un accès à des chefs-d’œuvre de l’art visuel, formant un ensemble cohérent, et cela au nom de dogmatismes juridique ou environnemental, voire de préjugés esthétiques.

Au nom d’un véritable souci de culture populaire au sens le plus noble du terme, je militerai donc en faveur de la construction d’un nouveau Musée des Beaux-Arts intégré dans le cadre à la fois reposant et enchanteur du paysage lacustre!

Grandvaux, 17 juin 2008

Pierre Jeanneret,
enseignant au Gymnase retraité
Dr ès Lettres, historien
critique d’art à Gauchebdo
membre du POP vaudois

Art figuratif, art engagé

June 18th, 2008

Pietro Sarto: 60 ans de peinture à Payerne

Je montais l’autre jour la Corniche à vélo. En face, les Alpes de Savoie. Brumes, nuages déchiquetés, lambeaux d’azur: où était le ciel? où était la terre? Je pensai aussitôt «c’est un Sarto», comme on dirait «un Bocion, un Hodler, un Vallotton». Tant est forte la prégnance de certaines œuvres qui s’inspirent de la réalité, la transfigurent puis en retour l’enrichissent. C’est la fameuse vision curviligne de l’artiste qui a fait son originalité et sa réputation: à la fois l’œil de l’oiseau qui survole paysages et édifices, et celui, à grand angle, du poisson. C’est aussi la configuration de ses tableaux où le ciel et la terre sont en miroir. Autre image possible: passionné par le septième art, depuis l’époque de la Cinémathèque française de Langlois et du Ciné-Club lausannois, Sarto a la vision d’un aviateur qui filmerait en tournoyant dans l’espace. Ses œuvres engendrent donc une sorte de vertige. Mais loin d’être un «truc» (sinon dans le sens où Cézanne reprenait inlassablement ses compositions de pommes), un procédé ressassé et répétitif, la quête de Sarto est invention continuelle. Elle contient en elle une quête métaphysique du «sacré» (laïque chez ce matérialiste athée), une volonté de traduire l’unité du monde: ses tableaux sont «la rencontre dialectique, véritablement platonicienne, d’une terre-ciel encore lourde de ses éléments ataviques» (Jacques Chessex).
La peinture de Pietro Sarto est restée obstinément figurative. Sans doute y retrouve-t-on des lieux connus de notre terroir romand: les châteaux de Chillon ou de Vufflens, les pentes du Jura, les coteaux de Lavaux ou la voûte du lac, thème récurrent dans son œuvre. Mais elle ne succombe jamais à la joliesse rassurante des cartes postales touristiques, elle «refuse les perfides vraisemblances» (Freddy Buache) et baigne ainsi dans une atmosphère de (sur)réalisme poétique. Elle est ancrage dans le réel – certes pour le métamorphoser – et non négation de celui-ci. L’œuvre de Sarto est donc en plein accord avec son engagement politique de longue date: il fut membre du Mouvement démocratique des étudiants (MDE), puis du POP jusqu’en 1969. Sa première exposition personnelle, en 1952, se fit sous l’égide de l’Association Suisse-URSS. Engagement explicite dans quelques toiles anciennes, qui ne sont pas sans évoquer celles des frères Barraud, fratrie de communistes de La Chaux-de-Fonds: ainsi le cadavre d’un Algérien dans le Paris de 1957. Mais engagement implicite surtout, par le choix même de la peinture figurative et la fidélité à elle. Entre 1945 et 1965, où l’abstraction régnait en maître, la figuration avait une connotation de gauche. Seul le PCF la défendait, pour le meilleur et pour le pire (Fougeron). Peindre le réel, c’était être communiste! A l’instar de Courbet, Corot ou Daumier soutenant la Commune, de Morandi (trop souvent catalogué comme un peintre de bouteilles) résistant à la grandiloquence de l’art fasciste, l’attachement de Sarto à la représentation du réel est donc un acte politique.
On (re) découvrira aussi à Payerne le graveur éminent, par ailleurs si attaché à expliquer au public les techniques de son art. Parmi d’autres manifestations, le visiteur pourra assister, au cœur même de l’exposition payernoise, à des démonstrations de gravure sur une presse taille-douce venant du fameux Atelier de Saint-Prex créé par Sarto. Lié au mouvement surréaliste, ce familier de Picabia et Tristan Tzara est aussi grand amateur de poésie: il a notamment été l’illustrateur de Jean Pache et Jacques Chessex. On appréciera aussi un Sarto moins connu, celui qui renouvelle la nature morte des maîtres hollandais. Ou encore le peintre de fleurs: ô combien la générosité de l’artiste, mais aussi sa fragilité s’expriment bien dans le coquelicot, avec l’embrasement du rouge et la fragilité des pétales. Notons enfin qu’une série de films – dont un Plans-Fixes où il est interrogé par Freddy Buache et Le Ciel et l’atelier de Jean Chessex – permettent au visiteur de mieux pénétrer dans l’univers de Pietro Sarto.

Pierre Jeanneret

«Pietro Sarto. 60 ans de peinture», Abbatiale et Musée de Payerne, jusqu’au 14 septembre.

Un artiste libre. Walter Mafli au Musée de Pully

June 18th, 2008

Peu d’artistes en Suisse romande jouissent auprès du grand public d’une faveur comparable à celle de Walter Mafli. On peut parler d’une véritable success story (certes avec les risques que cela comporte). De surcroît l’homme est généreux, modeste, sympathique. Qui ne connaît ses toits de Lavaux blancs de neige, ses coteaux de vigne ou ses chalets d’alpage stylisés? Sa «patte» est aisément reconnaissable: peinture fendillée, travaillée à la spatule et au couteau, qui évoque le crépissage et rappelle l’ancien ouvrier qu’il fut.
Or, avec ces «inédits» jamais encore exposés, c’est un Mafli inattendu, voire déconcertant qu’il nous est donné de voir à Pully! L’exposition couvre 45 années de création. Elle constitue un cheminement initiatique en trois parties, à travers œuvres abstraites, souvent de grand format, collages et motifs «psychédéliques» (ainsi intitulés par lui). C’est dans la vie de l’artiste qu’il faut chercher certaines clefs de compréhension de l’œuvre. Orphelinats, exploitation, injustices et révolte: la très dure enfance de Mafli est digne d’un roman de Dickens. Comme il nous l’a expliqué lui-même, le choix de l’abstraction est donc une affirmation contre tout ce qui entrave sa liberté. L’œuvre «psychédélique» est emblématique des années 68. Riche en fleurs écarlates, en paysages intérieurs (que semblent suggérer des motifs rappelant le fameux test de Rorschach des psychiatres), elle est elle aussi un hymne à la vie et à la liberté. Mais l’ancien ouvrier appliqué et hostile au dilettantisme n’est jamais loin chez Mafli: ainsi la juxtaposition d’un même motif qui évoque le travail du carreleur. On retrouve encore l’artisan dans ses collages, parfois encadrés comme des icônes, et faits de matériaux de récupération (boulons, vis, morceaux de caoutchouc) détournés de leur fonction première. La dernière salle de l’exposition revient à des travaux plus classiques. Et pourtant, les vastes toits blancs de Corsy en hiver sont-ils si différents des grands carrés des peintures abstraites? Variété et unité de l’œuvre. A 93 ans, Walter Mafli l’écorché, le libertaire, aujourd’hui assuré de la reconnaissance publique, reste un éternel jeune homme passionné par tous les styles.

Pierre Jeanneret

«Walter Mafli. Les inédits», ainsi que les nouvelles acquisitions du Musée de Pully, mardi-dimanche 14-18 h., jusqu’au 30 novembre.

NON à deux initatives trompeuses!

May 2nd, 2008

Nous allons voter le 1er juin sur deux initiatives de l’UDC. Séductrices et trompeuses, l’une et l’autre manipulent des termes a priori plutôt sympathiques.
La première demande des «naturalisations démocratiques». Derrière ce mot se cache l’obsession xénophobe et raciste dont l’UDC a fait son fonds de commerce: voir son affiche nauséabonde représentant des mains - quatre sur cinq basanées et noires - se jetant avidement sur des passeports suisses… Faire voter «le peuple» sur les naturalisations, c’est la porte ouverte à l’arbitraire, une invitation au «tire-pipe» sur tout ce qui porte un nom à consonances kosovar, arabe, africaine, etc., comme l’a montré l’expérience de la commune d’Emmen, dont les décisions ont dû être invalidées par le Tribunal fédéral. Enfin l’absence de tout droit de recours est choquante d’un point de vue juridique. La naturalisation, par ailleurs un facteur d’intégration, est dans notre pays l’une des plus difficiles à obtenir en Europe. Il faut en rester aux dispositions actuelles, garantes de sérénité. La naturalisation ne doit pas devenir un enjeu au service d’un parti populiste.
La deuxième initiative, dite «Souveraineté populaire sans propagande gouvernementale», joue elle aussi sur les mots. Car les explications données par le Conseil fédéral à la veille de scrutins - codifiées depuis 2003 par des lignes directrices qui laissent la parole aux opposants - n’ont rien de la propagande telle que l’ont connue les régimes fasciste, nazi ou stalinien… Le véritable but de l’UDC est de museler les autorités. Alors elle pourra se targuer de parler «au nom du peuple». Est-ce la démocratie que nous voulons?
Il faut clairement dire NON à ces deux initiatives démagogiques!

Pierre Jeanneret
Secrétaire POP Lavaux-Oron

Richard Aeschlimann ou «le réalisme de l’angoisse»

April 17th, 2008

Enfant africain en haillons portant - par contraste avec notre monde opulent - une chaussure de ski; bétonnage des rives du Léman et des Alpes; corps enchevêtrés inspirés par les photos-témoignages des libérateurs de Bergen-Belsen ou Auschwitz: autant d’images choc et de dénonciations de l’intolérable. Les dessins de Richard Aeschlimann ont été marqués par l’esprit de contestation anarchiste soixante-huitard. Eblouissant techniquement par sa maîtrise du noir-blanc à l’encre de chine, l’artiste conjugue un réalisme méticuleux et un fantastique kafkaïen aux limites du morbide. Il s’est fait connaître par ses affiches, ses dessins publiés dans la presse romande et ses nombreuses couvertures de livres aux Editions L’Age d’Homme (de Michel Bühler à Boulgakov en passant par Michel Viala ou Zinoviev). Dès les années 80, il se met à la peinture et à la couleur, reprenant parfois des thèmes récurrents de ses dessins les plus sereins, comme les vignobles avec leur rigueur géométrique, ou les sillons profonds des terres agricoles. On remarquera sa prédilection pour les traits marqués et l’usage du brun, qui évoquent Courbet. Ses toiles sont parfois rehaussées de collages (plastique, métal, bois). A l’occasion de la sortie de son dernier livre - car R. Aeschlimann est aussi écrivain! -, une exposition rétrospective est consacrée à ce créateur hors norme né en 1944. Elle présente les diverses facettes d’une œuvre singulière par son originalité.

Pierre Jeanneret

Maison des Arts Plexus, Chexbres (VD), jusqu’au 30 avril, mercredi-dimanche 15-18 h.